10.11.07

Jean-Marie Barbe: « Les Etats généraux ne peuvent pas ronronner !»

La première édition des Etats Généraux s'est tenue en 1989, d'où leur nom, clin d'oeil aux festivités du bicentenaire de la Révolution française. Pourtant, l'insurrection dans nos campagnes était lancée depuis déjà 10 ans. Récit d'une épopée de la décentralisation, visionnaire et révolutionnaire, où le souci de la réflexion l'emporte sur les pressions économiques.

Comment est né le festival ?

Il y a eu deux mouvements. En 1975, j'avais 20 ans. Le cinéma était tout sur Paris et moi je voulais rester vivre en Ardèche et faire du cinéma ici. Il y avait le mouvement Volem vivir al pais, on était dans une logique anarcho-syndicaliste. On était dans une utopie, qu'à l'avenir il n'y aurait pas de centres, que les centres seraient partout où les gens auront des initiatives.  Et puis le TGV est arrivé au début des années 80, l'ordinateur est arrivé, etc. et ça s'est avéré juste.

Ce mouvement a abouti à la réalisation d'un premier film en 1978, sur des paysans cévenols. Nous avons décidé de monter un festival pour montrer les films faits en dehors de Paris. Le documentaire à ce moment-là était très politique : mouvements féministes, luttes ouvrières, écologie naissante, films ethnologiques aussi. Alors, on a créé ce festival à Lussas en 1978. Il a duré 10 ans.

Les Etats Généraux, c'est venu après, dans un deuxième temps. Entre-temps, il y a eu la création d'une société de productions en 1983. L'objectif était de faire des films documentaires en région. J'ai participé à la création de la Bande à Lumière à Paris en 1986, avec d'autres producteurs indépendants.

La Bande à Lumière s'est assez vite divisée en deux tendances ?

Oui. Une tendance a abouti à Sunny side of the doc à Marseille. Pour eux, le documentaire, c'était l'économie, l'Europe... alors « faisons du business ! ». Et puis il y avait la tendance à laquelle j'appartenais : l'économie, c'est pas notre problème, c'est pas fondamental, l'Europe, peut-être... mais c'est d'abord le monde.  Et le cinéma c'est d'abord de la pensée alors voyons ce que disent les films et réfléchissons. Ce sont deux courants divergents. Olivier Masson a créé Marseille et moi j'ai mis en place Lussas avec des copains de la Bande à Lumière, on était une vingtaine de personnes, des réalisateurs, des producteurs indépendants : Jean-Michel Carré,  Yves Billon, Marie-Pierre Muller, Joris Ivens, le père fondateur, Michael Howard, qui est encore là, Raymond Depardon, qui est venu tout de suite, Guy Olivier...  De là sont nés les Etats Généraux.

Trois ans se sont écoulés entre les deux « versions » du festival... que s'est-il passé dans cet intervalle ?

Entre temps, on a fait un festival « film et cheval » et un marathon du scénario. Le film de cheval parce-que le monde du cheval ici, c'est le monde rural et tous les paysans sont venus et en même temps on leur a montré des films de Bresson, des films difficiles, des choses complètement éclatés, très cinéphiles, les Monty Python...
Les marathons du scénario s'appelaient « on achève bien les scénaristes » :  le principe, c'est pendant quatre jours, seize candidats venaient écrire une version courte d'un long-métrage. Ils n'avaient droit qu'à 4 heures de sommeil, il y avait des kinés pour les bichonner, deux personnes s'occupaient de chaque candidat et le public tournait autour pour lire à mesure les scénarios qui étaient écrits. Ca a duré trois ans. Les Etats Généraux en 1989, ça a été le choix fort.

Quelles orientations avez-vous choisies pour les Etats Généraux ?

Par rapport à d'autres festivals, à Lussas, il n'y a pas de compétition. L'idée c'est que pour réfléchir, il faut se mettre un peu à l'écart du monde. Le village peut devenir un village-cinéma pendant une semaine. Ca s'est fait ici à Lussas puisque j'y habitais et qu'il y avait une antériorité, un savoir-faire. C'est un lieu où on interroge la pensée, il y a beaucoup de séminaires, les débats sont conséquents et longs. La parole, après les films, voire avant, est aussi importante que les films. Pour moi, un film, c'est comme une pierre que l'on jette dans un lac. La pierre, elle existe avant et quand elle tombe dans le lac, elle éclabousse, elle crée des choses, elle crée une onde de choc en tombant. Fondamentalement, le cinéma du réel vient du réel, c'est un regard sur le réel, une représentation, c'est un objet fini et qui renvoie au réel... il vient du réel, et renvoie au réel. C'est un objet qui va perdurer au-delà du temps du réel qu'il y a avant et après, qui va continuer à exister dans l'histoire parce-que c'est peut-être de l'art...

Quels sont les moments marquants pour toi de ces 19 ans d'Etats Généraux ?

La lutte des intermittents, la rétrospective du cinéma russe au moment de la tentative de putsch au Kremlin... le rapport du local au global : la guerre en Yougoslavie et l'année dernière Israël/Palestine, qui a failli nous tuer. La rétrospective Kiarostami la 5ème année... Je ne pense jamais à ça, en fait... En tout cas, ça n'a jamais été tranquille, ça ne peut pas ronronner, comme c'est basé sur la réflexion et que cinéma et réel entretiennent un rapport très étroit, c'est toujours en bouillonnement, ça  n'est jamais installé. C'est peut-être moins fragile au niveau des budgets, mais c'est toujours aussi délicat sur le fond !

Comment se passe la programmation ?

On programme un peu plus de 150 films. La programmation est très collégiale. Ici, le délégué général a une fonction de coordination, d'impulsion... J'aime bien cette phrase de Brecht : «Confiez les choses aux gens qui le rendent meilleures». C'est une règle magnifique. L'idée a toujours été de chercher des personnes qui incarnaient quelque chose de fort, de pensé, de théorisé ou de pratiques et qui pouvaient en faire profiter les autres. Par exemple, il y a deux personnes qui s'occupent de la sélection Incertains Regards (lien vers interview), deux personnes qui s'occupent de tel séminaire, de la programmation internationale etc. Le lien entre eux, c'est la coordination, ce n'est pas une ligne éditoriale qui  incarnerait l'orientation.

Ecouter l'interview de Jean-Marie Barbe sur le cinéma documentaire africain

Posté par benedicte radal à 18:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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